Nous rencontrons Hélène, cofondatrice de Mawagem, lors d’un entretien en visioconférence. À distance, mais avec un projet profondément enraciné dans un territoire précis.
Leur laboratoire de gemmothérapie est installé dans le Gers, en Gascogne, au cœur de la région Occitanie. C’est là que se transforme la matière, que les macérats prennent forme. Mais en amont, une partie essentielle du travail se joue également dans le Tarn, où est cultivée et récoltée une partie des bourgeons.
Ce double ancrage raconte déjà quelque chose de leur démarche.
Un lien direct entre le lieu de production et celui de transformation, entre la terre et le geste.
Aux côtés de Grégoire, Hélène a fondé Mawagem en 2020, autour de la gemmothérapie, une pratique encore discrète, qui utilise les bourgeons et les jeunes pousses pour accompagner les équilibres du corps.
Ici, l’essentiel ne réside pas uniquement dans le produit final. Il commence dans la relation aux plantes, dans l’attention portée à leur croissance, dans le choix de cultiver eux-mêmes une grande partie des matières premières. Une manière de maîtriser leur origine, leur qualité, mais aussi de rester en lien avec les cycles du vivant.
Peux-tu nous raconter comment est né Mawagem et ce qui t’a donné l’élan de créer ce projet ?
Hélène: Au départ, avec Grégoire, nous nous sommes rencontrés dans le milieu associatif. Nous partagions un intérêt commun pour les arbres, la forêt, et plus largement pour le monde agricole, sans imaginer que cela deviendrait un jour un projet professionnel.
De mon côté, je me suis ensuite formée en naturopathie. C’est à ce moment-là que j’ai découvert la gemmothérapie. Il y a eu une forme d’évidence : cette pratique faisait le lien entre mon attachement aux arbres et mon intérêt pour le soin.
J’ai commencé à expérimenter, d’abord pour moi, en fabriquant mes propres macérats. Puis, naturellement, j’en ai parlé autour de moi, notamment à Grégoire. Sa curiosité s’est éveillée, puis celle de son entourage. Peu à peu, ils ont voulu comprendre, puis participer.
Ce qui était au départ une démarche très personnelle, presque intuitive, a pris de l’ampleur. L’idée de créer quelque chose ensemble s’est imposée d’elle-même. Et c’est ainsi qu’est née Mawagem : sans plan préétabli, mais avec une forme de cohérence intérieure.
Derrière une marque, il y a souvent un chemin personnel, fait de détours et de rencontres. Quel a été le tien avant d’arriver à la gemmothérapie ?
Hélène: Mon parcours est profondément lié au végétal. J’ai d’abord étudié la biologie, avec une spécialisation en biologie végétale et en écologie. J’y ai appris à comprendre les plantes, leurs interactions, les équilibres dans lesquels elles s’inscrivent.
Ensuite, je me suis engagée dans le milieu associatif, toujours autour de la sensibilisation à l’arbre. De son côté, Grégoire est ingénieur agronome. Lors d’un stage au Brésil, il a découvert l’agriculture syntropique, une approche qui place l’arbre au cœur des systèmes agricoles.
À son retour, il a commencé à expérimenter sur ses propres terres. De mon côté, la formation en naturopathie m’a ouvert à la gemmothérapie. Et même si cette pratique est encore peu enseignée, elle a été déterminante pour moi.
C’est comme une porte qui s’est ouverte. Elle m’a permis de relier mes différentes expériences. Ensuite, j’ai continué à me former de manière autonome, jusqu’à ce que cela devienne un projet à part entière.
Le nom Mawagem intrigue. Quelle est son histoire ?
Hélène: Le nom est venu très vite, presque instinctivement. Il est lié à un lieu : une ferme collective, “la ferme des Mawagits”, où plusieurs projets coexistent.
Dans le patois local, “mawa” signifie “maladroit”. C’est un terme utilisé avec humour par les agriculteurs du coin pour parler des expérimentations un peu atypiques menées sur la ferme.
On a choisi de se réapproprier ce mot. Il reflète bien notre manière de faire : expérimenter, apprendre en avançant, accepter de ne pas tout maîtriser.
Il y a dans ce nom quelque chose de très simple, presque fragile, mais aussi une forme de liberté. Mawagem, c’est à la fois un ancrage dans un lieu, et une manière d’habiter le processus.
Comment expliquer simplement la gemmothérapie ?
Hélène: La gemmothérapie est une branche de la phytothérapie qui utilise les bourgeons et les jeunes pousses des arbres et arbustes.
Ces parties contiennent un tissu particulier, le méristème, composé de cellules indifférenciées , un peu comme des cellules souches. Elles portent en elles le potentiel de croissance et de régénération de la plante.
L’idée, c’est que sous forme de macérats glycérinés, ces extraits transmettent une information au corps. Ils ne forcent pas, ils accompagnent. Ils soutiennent les processus naturels plutôt que de les remplacer.
C’est une approche douce, qui agit en profondeur. On n’est pas dans une réponse immédiate ou symptomatique, mais dans un travail de fond, qui aide le corps à retrouver son équilibre.
A l’écoute et les gestes
La gemmothérapie travaille avec les bourgeons et les jeunes pousses : des formes de vie en devenir, à l’orée de leur déploiement.
Qu’est-ce que cette énergie du commencement t’inspire, au quotidien ?
Hélène : Ce qui me touche profondément dans la gemmothérapie, c’est justement cette énergie d’origine. Le bourgeon porte en lui tout le potentiel de la plante : il est promesse, élan, possibilité.
C’est une énergie très liée au printemps, à ce moment où tout se remet en mouvement. Elle parle de recommencement, de régénération, mais aussi d’un retour à quelque chose de plus simple, de plus essentiel.
Dans mon quotidien, cette énergie se traduit par une manière d’avancer : avec de l’élan, mais sans brusquer. Elle accompagne les phases de transition, ces moments où quelque chose cherche à se réorganiser, à retrouver un équilibre plus profond.
Il y a dans le bourgeon quelque chose de pionnier. Il ouvre la voie, prépare le terrain. Ensuite, le reste peut se déployer.
C’est cette idée de potentiel en devenir qui m’inspire le plus.
Habiter la terre
Quelle relation entretiens-tu avec la terre et avec le lieu où tu cultives et récoltes ?
Hélène : Mon lien à la terre a toujours été présent, même s’il ne s’est pas construit de manière linéaire. Au départ, il était plutôt théorique, à travers mes études en biologie. Puis, progressivement, j’ai ressenti le besoin de revenir à quelque chose de plus concret, de plus incarné.
Il y a aussi une dimension familiale. Mes grands-parents étaient paysans. Même si je ne me suis pas engagée tout de suite dans cette voie, cette sensibilité était déjà là, en filigrane.
Aujourd’hui, je suis encore dans un apprentissage permanent. Travailler avec le vivant, c’est accepter une forme d’humilité : on ne comprend qu’une partie de ce qui se joue.
C’est une relation faite d’observation, d’émerveillement et de respect. Chaque année, je suis frappée par la générosité du végétal. Malgré les conditions parfois difficiles, les plantes continuent de donner. Le printemps, en particulier, est une véritable leçon d’abondance.
Avoir accès à un lieu de culture change profondément le rapport. Cela permet d’observer les cycles, les transformations, les liens entre le sol, l’eau, les plantes, les animaux. Tout est profondément interconnecté.
C’est un privilège de pouvoir ralentir et être témoin de ces dynamiques, souvent invisibles dans un quotidien plus urbain.
Le rythme du vivant
Ton travail demande du temps, de l’observation et de la présence. Pourquoi était-il essentiel pour toi de respecter ce rythme, parfois à contre-courant ?
Hélène : C’est d’abord une nécessité propre à la gemmothérapie. Le bourgeon doit être récolté à un moment très précis : en pleine montée de sève, juste avant son ouverture. Cette fenêtre est très courte, parfois de quelques jours seulement.
Cela demande une grande disponibilité, une présence constante sur le terrain. C’est aussi pour cela que nous travaillons avec des cultures proches : pour pouvoir observer régulièrement et intervenir au bon moment.
Mais au-delà de cet aspect technique, il y a une véritable posture. Nous nous inscrivons dans une approche globale, où chaque geste prend en compte l’ensemble de l’écosystème.
Observer, comprendre les interactions entre les plantes, le sol et leur environnement… tout cela demande du temps.
Et ce temps, même s’il va à contre-courant du rythme dominant, est essentiel pour rester en lien avec le vivant.
Travailler ainsi, ce n’est pas ralentir : c’est chercher la justesse.
De la plante au flacon
Peux-tu nous décrire les grandes étapes de fabrication d’un macérat mère ?
Hélène : Tout commence par la récolte, au moment optimal. Une fois cueillis, un échantillon de ces bourgeons sont partiellement séchés pour déterminer leur taux d’humidité, généralement entre 40 et 60 %. Cela permet d’ajuster précisément les proportions.
Ensuite, les bourgeons frais sont mis à macérer dans un mélange d’eau, d’alcool et de glycérine végétale. Cette combinaison permet d’extraire un maximum de principes actifs.
La macération dure au minimum trois semaines, souvent davantage, et nécessite d’être régulièrement dynamisée.
Une fois cette étape terminée, le mélange est filtré puis conditionné. Pour certaines préparations, notamment les synergies, plusieurs macérats sont assemblés progressivement, au fil des récoltes, afin de créer des formules spécifiques.
C’est un processus long, minutieux, qui demande à la fois rigueur et adaptation.
Chaque lot dépend des conditions de l’année et de ce que le vivant a offert. C’est ce qui rend chaque production unique.
À l’écoute du vivant
Dans ton travail, quelle place occupent l’écoute et l’intuition ?
Hélène : Elles occupent une place essentielle, mais elles se construisent avec le temps. Au début, nous nous appuyions surtout sur les connaissances scientifiques. Puis, peu à peu, l’expérience a ouvert une autre forme de compréhension.
Aujourd’hui, la création d’une synergie repose sur plusieurs dimensions : le savoir théorique, l’observation des plantes dans leur milieu, mais aussi une forme de ressenti.
On s’interroge sur les relations entre les plantes: est-ce qu’elles cohabitent naturellement ? Qu’est-ce qu’elles peuvent s’apporter mutuellement ?
Cette approche vaut aussi pour la culture : associer des espèces, observer leurs interactions, ajuster en fonction de ce que l’on perçoit. Il y a une part de réflexion, mais aussi une part d’intuition et d’expérimentation.
Le travail se nourrit également des rencontres, des échanges, d’autres regards sur le vivant, y compris des approches plus sensibles.
C’est un équilibre entre savoir, observer et ressentir.
Et cette écoute ne concerne pas seulement les plantes. Elle existe aussi dans notre manière de travailler ensemble. Avec Grégoire, nous partageons une vision commune, tout en étant différents dans nos façons de faire. Cette complémentarité donne au projet sa cohérence, sa justesse.
Limites et cohérence
Quels sont les principes qui guident ses choix, autant dans la production que dans la manière de faire vivre Mawagem au quotidien ?
Hélène : Nos choix sont d’abord guidés par une forme de respect du vivant et des équilibres qui le traversent. Cela implique parfois de renoncer.
Certains bourgeons, par exemple, pourraient être intéressants d’un point de vue commercial, parce qu’ils sont recherchés. Mais s’ils proviennent de milieux fragiles ou déjà sous pression, nous faisons le choix de ne pas les prélever.
À la place, nous cherchons des alternatives locales, en cohérence avec ce que le territoire peut offrir sans s’épuiser. L’idée n’est pas de répondre à une demande à tout prix, mais de rester dans une relation juste avec les ressources.
Il y a aussi une vigilance croissante sur l’origine des matières premières. Avec l’essor de la gemmothérapie, certaines pratiques dérivent, notamment dans la cueillette sauvage. Pour nous, il est essentiel de ne pas entrer dans ces logiques d’exploitation.
Un autre point important, c’est l’accessibilité. Nous souhaitons que la gemmothérapie reste une pratique ouverte, qu’elle ne devienne pas un produit réservé à quelques-uns. Cela demande de trouver un équilibre entre la qualité, le temps de travail et des prix justes.
Au fond, ce qui nous guide, c’est une recherche de cohérence globale : produire localement, maîtriser les processus, et rester fidèles à nos valeurs, même si cela implique de grandir plus lentement.
Choisir son échelle
Hélène : Cette cohérence passe aussi par une question d’échelle.
Nous faisons le choix de rester à une taille maîtrisée. Même si la demande existe au-delà de notre territoire, nous préférons privilégier une production locale, qui nous permet de garder un lien direct avec ce que nous faisons.
Grandir trop vite impliquerait de déléguer certaines étapes, de perdre en précision, en présence. Or, dans notre travail, la qualité dépend profondément du moment de la récolte, de l’attention portée à chaque geste.
Produire à plus grande échelle, ce serait risquer de perdre cette justesse.
Il y a aussi une dimension humaine. Derrière chaque flacon, il y a du temps, des savoir-faire, une implication réelle. Nous ne souhaitons pas entrer dans une logique industrielle qui viendrait déconnecter le produit de son origine.
C’est donc un choix assumé : rester alignés, même si cela limite certaines possibilités de développement.
À qui s’adresse Mawagem ?
Hélène : Aujourd’hui, nous travaillons principalement avec des professionnels du soin, notamment des naturopathes, herboristes ou vétérinaires. Ce sont des personnes qui connaissent déjà la gemmothérapie, qui comprennent les spécificités des bourgeons et savent les intégrer dans leur pratique.
Avec eux, les échanges sont plus directs, plus précis. Ils partagent souvent une sensibilité aux questions environnementales, à la qualité des produits et à leur origine.
Nous travaillons aussi avec des particuliers, mais la gemmothérapie demande parfois un certain niveau de compréhension pour être utilisée pleinement.
Les retours des professionnels sont très précieux pour nous. Ils nous permettent de voir comment les macérats agissent sur différents terrains, dans des contextes variés. Cela donne du sens à notre travail, surtout lorsqu’on constate que ces produits peuvent réellement améliorer le quotidien, que ce soit pour des personnes ou même pour des animaux.
Au fond, Mawagem s’adresse à toutes celles et ceux qui cherchent une autre manière d’aborder le soin : une approche plus respectueuse, plus reliée au vivant, et inscrite dans une vision globale.
Ce qui nourrit le regard
Y a-t-il une lecture ou une voix qui t’accompagne dans ton rapport au vivant ?
Hélène : Un auteur qui nous inspire particulièrement est Ernst Zürcher. Son travail sur les arbres est à la fois très rigoureux sur le plan scientifique, et ouvert à une dimension plus sensible.
Son livre L’arbre, entre visible et invisible est une référence pour nous. Il propose une lecture accessible, mais aussi profondément enrichissante, du fonctionnement des arbres.
Ce que j’apprécie particulièrement, c’est cette capacité à relier différentes dimensions : le scientifique, le symbolique, le sensible.
Il partage aussi ses réflexions à travers des conférences et des podcasts, qui prolongent cette approche. C’est une source d’inspiration importante dans notre manière d’entrer en relation avec le végétal, et plus largement avec le vivant.
Au fil de la rencontre, Mawagem se dessine comme bien plus qu’une marque : un espace d’attention, de lenteur et de cohérence. Une manière d’habiter le vivant sans le brusquer, en cherchant plutôt à l’accompagner, à l’écouter.
Derrière chaque bourgeon récolté, il y a un geste mesuré, une présence, une relation. Rien n’est forcé, tout se fait au rythme juste ; celui des saisons, des cycles, du terrain. Dans un monde souvent pressé, cette approche rappelle que certaines choses ne peuvent ni s’accélérer ni se standardiser.
Ce qui traverse le projet, c’est aussi une forme d’engagement discret mais profond : préserver plutôt qu’exploiter, comprendre plutôt que contrôler, transmettre sans simplifier à l’excès. Une manière de faire qui assume ses limites, et qui trouve justement là sa force.
Mawagem s’inscrit ainsi dans une génération de projets qui ne cherchent pas seulement à produire, mais à prendre part. À restaurer des liens , entre les plantes et les humains, entre les savoirs et les pratiques, entre le soin et le territoire.
Et peut-être que, dans ces gestes patients et ces choix parfois à contre-courant, se dessine une autre manière d’avancer : plus lente, plus attentive, mais profondément vivante.

Je suis Lisette, rédactrice pour les médias Pati.tierra et Toilocal, je partage avec vous la passion des territoires et de ceux qui les font vivre.